Les bureaux d’Elena se trouvent Largo di Torre Argentina, entre la Machine à Ecrire (c’est-à-dire le monument dédié à Victor Emmanuelle II) et la place Navonne. Cela tombe bien, j’ai un bus qui m’y emmène directement. J’ai rendez-vous à 9h30 et j’ai donc le temps de remettre mes chaussettes dans mon sac de voyage et de dire au revoir à mes parents. Ma mère me tend un sac.
— « Tiens ! Des cookies. Comme cela en les mangeant, tu penseras un peu à moi. » Me dit-elle en souriant.
C’est sûr, je ne pourrais pas penser à quelqu’un d’autre. J’entends d’ailleurs mon père glousser derrière elle. Il doit être content car sinon il aurait dû les finir. C’est peut-être aussi pour cela qu’il m’étreint d’une manière virile et remplie d’émotions. J’ai l’impression qu’il me dit merci de les avoir pris. Ma mère m’embrasse un peu partout sur le visage en me faisant promettre de l’appeler bientôt. Je ne leur ai pas dit que j’avais pris un hôtel près des bureaux d’Elena, sinon à tous les coups, j’étais bon pour rentrer à l’heure pour le dîner, avec, en plus, l'obligation de rester près d’eux pendant toute la soirée.
Le bus est bondé comme d’habitude, cela ne change pas trop de Paris et de ses transports en commun. J’ai hâte de rencontrer Elena, même s'il y a de fortes chances que je sois déçu. Effectivement, si son corps est aussi sensuelle que son corps, je risque sans doute de rester immobile devant elle sans rien pouvoir dire; mais souvent ce n’est pas le cas donc la probabilité que je sois déçu est très forte. A force de vouloir imaginer son visage, j’en oublie presque ma station. Heureusement, une vieille dame me bouscule pour descendre et je m’aperçois que je suis arrivé.
Je reste un instant debout, mon sac à la main. Je vérifie l’adresse et commence à vouloir traverser la rue pour me rendre à destination. Soudain, deux hommes se dirigent vers moi. J’ai du mal à les distinguer, ils portent des lunettes de soleil. L’un est en jean et baskets et l’autre en costume gris. Je les regarde tout d’abord sans me méfier, et avant que je ne réalise vraiment, le gars en costard me prend le bras.
« Andrea ? » me dit-il.
« Oui. » lui répondis-je un peu inquiet.
— « Suis nous sans histoire dans la voiture, sinon je te troue. » me dit le gars, en jean, en argot romain difficilement compréhensible.
Au début, j’ai eu du mal à réaliser. Puis, c’est la panique. Je me dis qu’après Patrick et Eddie, c’est mon tour et qu’ils ont encore l’air moins sympa que mes copains du FBI, c’est tout dire. En une fraction de seconde, je décide de leur balancer mon sac à travers la tronche. Le gars en jean tombe à la renverse, alors que l’autre réussit à attraper mon sac. Je vois son visage se déformer de haine derrière ses lunettes. Je ne lui laisse pas le temps de réaliser et lui balance un direct du droit en plein visage, vu qu’il a les mains occupées par mon sac. Je pense qu’il va s’en souvenir longtemps de celui-là. Je fais un pas en avant pour pouvoir récupérer mon sac, mais je m’aperçois que son copain en baskets commence à récupérer. N’écoutant que mon courage, je commence à courir dans la direction opposée. Je sens que mes nouveaux amis romains commencent à suivre mes pas. Au feu, je vois un adolescent qui regarde la scène, assis sur son scooter. Je pousse l’ensemble violemment par terre, prend le scooter et démarre.
Passé de l’autre coté du carrefour, je ralentis pour regarder où en sont mes poursuivants. Le mec à lunettes retourne dans la voiture qui démarre en trombe, alors que celui en basket négocie avec violence un scooter et se dirige vers moi. Je dois avoir cinquante mètres d’avance sur eux et je n’ai plus le temps de me retourner. J’ai le palpitant en délire. Je crois que je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. Je me dirige directement vers la place de Venise qui se trouve à côté. C’est la place où se trouve le fameux monument en forme de machine à écrire, mais c’est aussi la place où convergent de nombreuses voitures. Cela me permettra au moins de larguer la voiture. Je traverse pratiquement de biais cette place, les voitures pilent devant moi, klaxonnent et m’insultent. Vu le nombre de coups de freins et d’insultes, j’ai dû laisser un sacré bordel derrière moi. Je suis maintenant sur l’avenue des forums impériaux qui descend directement sur le Colisée. Cette avenue est droite et longue, j’aurais plutôt dû prendre les petites rues. Je jette un petit coup d’œil derrière moi. Je ne vois plus la voiture, par contre le scooter a réussi à déjouer les pièges de la Place de Venise. Je décide de prendre la direction du café de tonton Enzo. Dans ce quartier, il y a un tas de petites rues et si je réussis à prendre suffisamment de distance, je serais introuvable. Je passe comme une furie devant le Colisée qui en a vu d’autres et prend la direction du cirque Maxime; je manque d’ailleurs d’écraser plusieurs touristes. En dix minutes, j’ai dû me faire insulter dans toutes les langues de la terre. Je remonte désormais l’avenue qui longe le cirque Maxime, cirque qui n'est en fait plus qu’une immense pelouse servant plus à jouer au foot qu’à faire des courses de char. Je regarde une nouvelle fois derrière moi, le scooter n’est plus qu’à vingt mètres de moi. Au carrefour de la Place de la Bouche de la Vérité, je décide d’y aller à fond les yeux fermés ou presque. Je passe et je sens que derrière moi mon poursuivant a stoppé. Je dois avoir maintenant cent mètres d’avance et j’approche enfin de ma destination. Je délaisse le Tibre et rentre dans le quartier de tonton Enzo. Je passe dans la Via Julia, une petite rue pavée aux allures de la Renaissance, puis je prend une rue à droite, encore à droite et à gauche, je m’arrête, cache le scooter sous une porte, me planque sous une autre en face et attend.
