Anna relativise mon angoisse. Avec ses traits doux, elle a le don de mettre de bonne humeur.
— « Tu connais le boss ? Il adore mettre la pression là ou il n’y en a pas. Après tout, c’est juste une enquête de routine. Tu vas chercher l’info, tu la traites et tu retournes à tes paperasses ! »
Je ne sais pas comment le prendre, j’ai l’impression que tout le monde croit que le fait de rester au bureau a annihilé mon esprit conquérant, celui du roi de la rue. D’un côté, elle a raison, je dois juste essayer de récupérer de l’info et c’est vrai que le boss a toujours tendance à donner de l’importance aux choses les plus futiles. Mais de l’autre côté, j’aimerais assez qu'on arrête de croire que je suis un simple bureaucrate et scribouillard. Le roi de la rue est de retour, mais d’abord, un petit café serait le bienvenu, histoire de ne pas être de retour trop vite. Sinon c’est le claquage assuré.
— « 15, rue des pyramides » dis-je, en regardant Anna. « C’est pas très loin, tu viens avec moi ? Ca nous sortira un peu et je te laisse conduire la voiture »
— « Si je conduis OK, j’arrive. » Me lâche-t-elle tout en cherchant ses papiers.
J’ai un problème émotionnel avec les véhicules qui ont quatre roues. Je conduis les voitures comme je manipule mon scooter, c’est-à-dire que j’essaie d’éviter les crottes de chien, je me faufile entre les voitures, les camions et souvent cela se termine par des insultes. Pour échapper à tout ce stress, j’ai décidé de ne prendre le volant qu’à la foire du Trône. C’est le seul endroit où l’on m’accepte encore, mais seulement après 11 heures du soir. Même à la fête à Neuneu je suis interdit, j’ai quand même réalisé l’exploit de détruire 3 autos tamponneuses sur un coup. Je suis un peu une légende là bas. Certains anciens se rappellent avec émotion du Neuneu de la fête, c’est-à-dire moi ! J’ai quand même réussi mon permis de conduire du premier coup. C’est vrai que l’inspectrice avait tendance à me regarder, plutôt qu’à regarder la route. Mon sourire a fait le reste.
Il fait beau aujourd’hui. Le soleil du printemps reflète une lumière douce et agréable. Anna conduit sereinement, aucun stress, elle n’insulte jamais personne et laisse toujours la priorité à droite et même quelque fois à gauche. Pour simplifier, elle n’est pas parisienne et cela détend.
Nous arrivons dans le quartier de l’Opéra. C’est un quartier qu’il faut visiter en semaine. Les banques, les tours operators, les magasins de luxe sont pratiquement tous installés dans le coin. Cela a pour conséquence un nombre phénoménal de femmes superbes au m2. Une fois sorti de la voiture, je me sens moins pressé d’arriver, je flâne, je regarde en bas, au milieu, en haut, c’est-à-dire les jambes, la poitrine, les yeux.
— « Oh ! Tu t’amènes au lieu de mater tout ce qui bouge. » Me lance un brin agacée Anna, devenue en deux secondes une vrai parisienne.
— « Eh ! Le magasin ne va pas s’envoler. » Je répond avec ma tête qui part dans tous les sens.
Par contre là, en deux secondes, je suis passé de 50% romain à 100%. Tout en faisant attention que cette blonde magnifique ne s’envole pas, elle. On ne sait jamais.
¾ « OK, J’arrive ! »
Nous entrons tous les deux dans le magasin. C’est un établissement plutôt propre, un parquet en simili bois, en haut, des poutres apparentes et des grandes fenêtres qui laissent rentrer la lumière, freinée par des persiennes à moitié fermées. Je ne sais pas si c’est ce qu’il y a de mieux pour les ordinateurs, mais l’endroit est plaisant. Une trentaine de ces engins informatiques sont présents et à peu près vingt cinq d’entre eux attendent qu’on les tripote. Aujourd’hui, je préférerais tripoter ce qui se trouve à l’extérieur du magasin, mais enquête oblige, on se dirige tout de même vers le comptoir où se trouve un jeune homme d’une vingtaine d’année.
— « Bonjour ! Nous sommes d’Interpol et nous désirions voir le patron s’il vous plaît ! » Demande Anna tout en présentant son badge.
La personne nous regarde bizarrement, puis tourne la tête en direction de la pièce derrière le comptoir.
— « Patrick ! La police pour toi ! » Dit-il en haussant la voix.
L’individu prénommé Patrick sort de son cagibi. Il doit avoir environ 35 ans, teint mat, les cheveux noirs bouclés mi long, avec une vieille chemise à carreau bleu dépassant d’un jean aussi vieux que la chemise et qui n’a sans doute pas été lavé depuis un an.
— « Ouais ! Qu’est ce qu’ils veulent ? » Nous demande-t-il avec des yeux noirs méprisants.
— « Bonjour, tout d’abord » en répondant d’une manière sarcastique. « Un individu a utilisé l’un de vos ordinateurs vendredi dernier vers 19h, nous voudrions savoir si vous vous rappelez de cet individu ? »
— « J’en sais rien moi ! » répond-t-il en élevant la voix. « Vous avez le numéro d’IP au moins pour savoir sur quel ordinateur il était ? »
Le numéro d’IP, est le numéro donné par le serveur qu’utilise l’ordinateur. Chaque ordinateur relié à Internet a un numéro IP. C’est d’ailleurs le seul élément que j’avais dans mon dossier. Je lui donne ce numéro et après quelques recherches, il me montre l’ordinateur coupable en me lâchant d’une manière nonchalante :
— « Voilà, c’est celui là ! ».
Je réponds en m’énervant :
— « Et alors ! Qui était là vendredi soir ? »
— « J’en sais rien moi. Si vous croyez que je me rappelle de tout le monde ! ».
Voyant que cela m’agaçait, il rajouta :
— « C’était un grand blond. C’est tout que je peux dire, il a payé et il s’est cassé. Je peux aller bosser maintenant. »
Visiblement, ce Patrick n’est vraiment pas coopératif. Il n’aime pas les flics et ne s’en cache pas. Je regarde Anna d’un air dépité. Nous ne pouvons pas en tirer beaucoup plus. Une sorte de punk, cheveux décolorés et piercing dans le nez nous bouscule, la carte bleue à la main, afin de [T2]payer. J’ai envie de lui en coller une, mais Anna me fait signe d’y aller.
Nous sortons du magasin sans dire un mot. Ce Patrick nous a passablement énervé et en plus nous ressortons bredouille. Irrité, les femmes de cette avenue passent soudainement inaperçues, de plus le soleil me gêne. Nous nous dirigeons vers la voiture d’un pas pressé.
— « Mais quel con ce Patrick » m’adressant à Anna d’un ton énervé. « Et l’autre abruti de punk qui me bouscule comme s'il était pressé de payer… »
Je m’arrête brusquement et je regarde Anna.
— « Putain ! La carte bleue. Et si le grand blond avait payé en carte bleue ou en chèque ».
J’avais à peine dis cela qu’Anna fit demi-tour. Les femmes de l’avenue passent toujours inaperçues, par contre le soleil ne me gêne plus. Je dois avoir cette faculté exceptionnelle que lorsque je m’énerve mes pupilles se rétractent. Ou bien le soleil est derrière moi, je ne sais plus. Je demande à Anna de me laisser le tenancier de la boutique. J’ai besoin de passer mes nerfs et cela sera sur lui.
Nous rentrons dans le magasin et allons directement dans l’arrière salle d’un pas décidé. Patrick a juste le temps de tourner la tête pour nous regarder que je le chope par le col, le soulève et le colle dos au mur.
— « Il a payé comment ? » dis-je d’un ton sec.
— « Qui ? » me répond Patrick, surpris par son décollage.
Il a dû prendre 5 G en une seconde, au moment où je lui ais fait quitter son siège pour se retrouver dos au mur. Ma main droite se dégage et serre fortement sa mâchoire. Ces yeux, ce coup-ci, indiquent que la peur a remplacé le mépris de tout à l’heure. Anna se trouve à environ trois mètres de moi, elle a refermé la porte. Elle ne m’a jamais vu comme cela, mais je pense que si elle avait eu la force nécessaire, elle aurait réagi de la même manière. Patrick dit quelque chose de manière inaudible, j’avais oublié de desserrer ma main.
— « Laissez-moi vérifier, je crois qu’il a payé en carte bleue. J’avais remarqué ce mec là, car la plupart des gens ici viennent pour tchater ou pour jouer. Lui, il avait l’air de bosser. Et le vendredi soir, c’est rare. Il a retiré son cd, a payé et s’est barré sans dire un mot. »
Maintenant, on ne peut plus l’arrêter. Il serait prêt à raconter toute l’histoire de Moby Dick à un bébé cachalot.
— « Ça y’est, j’ai trouvé le récépissé. »
Je dois avouer que je suis assez fier de moi. La tension est retombée et le quartier redevient agréable. Avec ce récépissé, nous allons retrouver facilement la personne. Je m’interroge d’ailleurs sur le fait que notre hacker ait payé en carte bleue. Soit, c’est une carte bidon, soit ce mec ne savait pas trop ce qu’il faisait. J’en fais part à Anna. Elle reste perplexe mais me demande de ne pas sauter les étapes et on verra bien où cela nous mène. Nous retournons dans la voiture. Anna semble un peu plus apaisée et me dit en se marrant :
— « Dis donc ! Je ne savais pas que tu étais capable de t’énerver. »
